J’entends souvent de la part des apprenants : je ne veux pas faire de la grammaire, je n’en ai pas besoin pour apprendre à parler. Je parlais bien ma langue maternelle avant de commencer à apprendre la grammaire à l’école ? Avec une langue étrangère, ça doit être la même chose, non ?

Les enseignants sont parfois du même avis : pas besoin de faire beaucoup de grammaire, c’est ennuyeux, répétitif, rébarbatif, décourageant et démotivant. Les élèves n’aiment pas.

De nombreux « coachs-linguistes » les rejoignent, dans leur style : vous n’avez pas besoin de faire de la mécanique pour conduire une voiture ! Vous n’avez pas besoin de savoir comment fonctionne le moteur, vous avez un garagiste pour cela ! Ce qu’il vous faut, c’est pouvoir conduire, pour aller du point A au point B.

Alors, la grammaire, le parent pauvre ?

Remettons les choses à leur place et, puisque cette analogie avec la conduite de voiture est si fréquente, faisons-la correctement. Quand vous apprenez que « l’adjectif s’accorde en genre et en nombre avec le nom », ou que « le participe passé des verbes qui se conjuguent avec ‘être’ s’accorde avec le sujet », vous ne faites pas « de la mécanique ». Vous n’apprenez pas comment fonctionne le moteur. Vous vous préparez à conduire la voiture, et pour cela, vous apprenez comment s’appellent les commandes, où elles se trouvent, quand et comment les actionner. Le moniteur vous parle des « clignotants », et non pas des « petites ampoules jaunes sur les côtés », et il vous dit d’appuyer sur « la pédale d’embrayage » ou – quelle horreur ! – de « débrayer », et non pas d’appuyer sur « la première pédale à gauche ».

Mais si vous apprenez les termes « les clignotants » ou « l’embrayage », cela ne veut pas dire que vous savez comment fonctionne le circuit électrique qui permet aux clignotants de s’allumer et comment démonter une boîte de vitesses. Vous apprenez un minimum de terminologie pour comprendre comment « démarrer la voiture », tout en économisant beaucoup de temps. Et croyez-moi, dans aucun manuel de FLE à visée pratique, on ne « fait pas de la grammaire », au sens de « faire de la mécanique ». Ce sont les linguistes-grammairiens qui étudient cette mécanique, ce sont eux qui s’amusent (ou non) à démonter ces boîtes de vitesses et ces suspensions, pour comprendre « c’est quoi ce bruit quand je freine ». Vous pouvez vous amuser à jeter un coup d’œil dans leur « atelier », en lisant quelques articles des universitaires spécialistes du domaine. Ils y discutent de la rection, de la restriction, de la prédication, de la subordination et de plein autres choses. C’est compliqué et absolument passionnant, et même si cela peut parfois être utilisé dans l’élaboration d’une méthode d’enseignement d’une langue étrangère, cela ressemble peu aux règles de grammaire qui vous sont proposées par les profs de langue praticiens.

Chaque domaine de connaissance a sa terminologie. Les footballeurs apprennent les règles du jeu avant de participer aux championnats. Tout le monde n’est pas obligé d’avoir les compétences d’un arbitre professionnel, mais avoir les bases permet de comprendre ce qui se passe sur le terrain quand vous suivez un match. Les chefs cuisiniers maîtrisent leur vocabulaire, pas toujours transparents pour les non-initiés. Tout le monde n’a pas leur savoir-faire, mais maîtriser un minimum de leur « jargon » vous sera d’utilité quand vous cherchez une idée de recette sur Internet. Vous n’êtes pas obligés d’être experts en grammaire, mais connaître quelques notions de base vous facilitera la vie et permettra d’apprendre une langue étrangère plus facilement. Certes, cela nécessitera un peu d’effort, mais l’aisance avec laquelle vous comprendrez ensuite les explications en vaut largement la peine.

« Je ne veux pas faire peur à mes élèves avec la grammaire : COI, COD, prédicat, c’est tellement compliqué, ils vont fuir! » – non, pas du tout. Si l’on fait des choses progressivement, en utilisant les exemples drôles et faciles à mémoriser, ça marche plutôt bien. Le cerveau humain aime réduire une multitude de cas particuliers à un nombre restreint de modèles et des solutions passe-partout. Pour les apprenants, les règles de grammaire fonctionnent comme ces modèles. Ce n’est donc pas une complication en plus qu’on leur ajoute, bien au contraire – c’est quelque chose qui leur simplifie l’apprentissage. Ils sont tout à fait capables de comprendre les notions grammaticales simples, sans rentrer dans les détails dont s’occupent les linguistes. Prétendre le contraire, c’est sous-estimer et presque mépriser les élèves. Sauf quelque rares exceptions, généralement, les gens sont capables de comprendre si l’on leur explique correctement. Ceux qui disent « je ne veux pas de grammaire, j’ai tout oublié et je ne comprendrai rien » expriment par là leur incertitude et le manque de confiance en soi. À l’enseignant de les rassurer et introduire les notions nécessaires petit à petit et de façon accessible.
En plus, l’apprentissage des bases de grammaire permet de résoudre plusieurs problèmes qui sont une source d’angoisse pour les apprenants et pour les enseignants, peut-être même plus pour ces derniers. Juste un exemple : la confusion des homonymes. Vous vous souvenez de ces fameuses listes « des mots à ne pas confondre » ? vers/verre, qu’en/quand, et/est, a/à, ses/ces, on/ont, c’est/s’est, etc. Du moment où l’on comprend comment fonctionne, par exemple, et (conjonction) et est (verbe être), il est impossible de les confondre !

Enfin, un dernier argument. Les apprenants disent souvent : « Oui, mais les enfants apprennent sans la grammaire ! » Oui, certes. Mais en combien de temps ? L’apparente aisance avec laquelle les enfants apprennent les langues est un autre vaste sujet que je n’aborderai pas ici, je me limiterai juste à deux questions :

– à votre avis, à quel âge les enfants commencent à parler plutôt correctement ? Cinq ans ? Six ans ? Sept ? Êtes-vous prêts à mettre sept ans pour apprendre une langue étrangère et arriver au résultat comparable à celui d’un enfant de sept ans ? La comparaison n’est donc pas tout à fait correcte, n’est-ce pas ?

– vous, une personne adulte, avec un certain déjà-là, une expérience d’apprentissage de différentes matières, un certain nombre de livres lus, avec des connaissances, des savoir-faire, etc., etc., etc., vous croyez vraiment qu’il est raisonnable de mettre de côté tout ce bagage et s’obstiner à apprendre une langue étrangère comme le font les petits ?

Les enfants l’apprennent comme ils peuvent, avec les outils dont ils disposent, mais pourquoi croyez-vous que c’est une méthode idéale qui devrait être adoptée par tous ? Chacun a ses avantages, soyez pragmatiques et profitez des vôtres.
Pour finir, quelques recommandations pratiques. Pour les débutants et intermédiaires, les explications grammaticales devraient être claires et concises, avec une terminologie accessible et simple, quitte à ne pas être tout à fait « scientifiques » – encore une fois, la grammaire doit avant tout être pratique, c’est un outil. Au niveau B2-C1, je conseillerais d’étudier en profondeur un ouvrage de grammaire plus approfondi, qui expliquerait, par exemple, les emplois modaux et contextuels des temps verbaux, quelques constructions moins utilisées, sous forme d’un « intensif de grammaire », avec beaucoup d’exercices. Non seulement cela permettra d’améliorer la compréhension des textes plus difficiles et améliorera l’expression écrite, mais aussi – et ça, c’est un bonus souvent inattendu pour les apprenants ! – leur fluidité à l’oral sera bien meilleure.

Pour revenir à l’analogie du départ, bien sûr que vous n’avez pas besoin de savoir démonter la boîte de vitesses pour conduire une voiture, ni même savoir démonter un pneu. Mais quand vous savez exactement où se trouvent toutes les commandes et vous êtes capables de les actionner sans les chercher des yeux, votre conduite est bien plus souple et fluide. Tel sera, je l’espère, votre français.

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